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Une enquête patronale n’enterrera pas la protection des apprenti-e-s

L’enquête de la HEG Arc sur les apprenti-e-s neuchâtelois-e-s est présentée comme une preuve que tout irait globalement bien dans l’apprentissage. Le patronat s’en sert déjà pour affirmer que l’initiative « Plus de protection pour les apprenti-e-s » serait inutile, coûteuse et déconnectée du terrain. On le voit, cette enquête mandatée par les milieux économiques opposés à l’initiative est utilisée comme arme politique contre un texte qui demande davantage de contrôles, de prévention et de protection pour les jeunes en formation.

Enquête commandée par le milieu économique

Le premier point à souligner est fondamental : cette enquête n’est pas une étude mandatée par l’État pour évaluer les besoins des apprenti-e-s dans un cadre institutionnel et démocratique. Elle a été commandée par une coalition d’associations économiques, explicitement en réaction à l’initiative, avec un objectif clair en tête. Les mandants ont un intérêt politique évident : démontrer que le système actuel fonctionne.

Les milieux économiques insistent sur le chiffre selon lequel huit apprenti-e-s sur dix se sentiraient bien ou très bien dans leur entreprise. Mais ce chiffre ne remet nullement en cause la légitimité de l’initiative. En effet, celle-ci ne prétend pas que tous les apprentissages se passent mal. Elle se base sur le constat documenté qu’il existe des situations de souffrance, d’abus, de surcharge, de pression ou d’encadrement insuffisant, et que ces situations doivent être mieux repérées et mieux combattues.

Des chiffres qui sont un signal d’alarme

D’ailleurs, les chiffres que les associations patronales présentent comme rassurants contiennent en réalité déjà un signal d’alarme. Si environ 60% des apprenti-e-s disent ne pas avoir rencontré de difficultés, cela signifie qu’environ 40% en ont rencontrées. Rapporté aux 4’291 apprenti-e-s que compte le canton, cela représente plusieurs centaines de jeunes concerné-e-s. Derrière ces statistiques, il y a des situations bien réelles, des parcours fragilisés, et des témoignages que nous entendons régulièrement sur le terrain. Pour des jeunes en formation, parfois mineur-e-s, souvent dans une position de dépendance vis-à-vis de leur employeur-euse, ce chiffre est considérable. De même, l’argument selon lequel l’initiative serait inutile parce que les trois quarts des sondé-e-s se « sentent » bien encadré-e-s est également très faible. D’abord, cela signifie qu’un quart ne se sent pas bien encadré. Ensuite, l’encadrement ressenti ne dit pas tout de la qualité réelle de la formation, du respect du droit du travail, des horaires, des tâches confiées ou de la possibilité de signaler un problème sans crainte de représailles. Que signifie « se sentir bien encadré-e? » Le nombre d’heures effectuées, les tâches demandées, le temps laissé pour l’école ou les responsabilités déléguées à l’apprenti-e devraient être analysés pour être précis. On le voit, cette étude ressemble davantage à un sondage, et est beaucoup trop vague pour servir de base à une analyse sérieuse. Probablement parce qu’une étude sérieuse n’aurait pas permis aux associations patronales de prétendre que « tout va bien. »

Conditions de participation à l’enquête

Le problème est encore plus important quand on regarde les conditions mêmes de participation à l’enquête. Le questionnaire était en français, en ligne, et nécessitait environ 30 minutes. Les jeunes qui maîtrisent mal le français (apprenti-e-s allophones, personnes récemment arrivées en Suisse, etc.), celles et ceux qui ont peu d’aisance avec les formulaires écrits ou avec l’informatique, ou encore les personnes qui n’ont pas facilement accès à un ordinateur et à un moment calme pour répondre sont mécaniquement moins susceptibles de participer.

Or ce sont justement les apprenti-e-s les plus vulnérables qui auront l’accès le plus difficile à ce questionnaire. Après une journée sur un chantier, en cuisine, en service, dans l’hôtellerie-restauration, dans la coiffure, dans le nettoyage, dans la vente ou dans tout autre secteur physiquement et mentalement épuisant, qui a réellement la disponibilité de passer 30 minutes devant un questionnaire en ligne ? Cela implique également une sous-représentation de ces secteurs sensibles, comme la restauration, la coiffure ou la construction. Aussi, une moyenne cantonale peut masquer les poches de souffrance les plus graves. Le taux de réponse ne s’élevait d’ailleurs qu’à 17.6% et les personnes qui ont interrompu leur formation n’ont pas été interrogées. Autant dire que la portée de ce questionnaire est beaucoup trop faible.

Données limitées

Les milieux économiques insistent également sur le chiffre que deux tiers des apprenti-e-s disent avoir été découragé-e-s de choisir cette voie et y voient surtout un problème d’image de l’apprentissage. Mais cette interprétation est trop commode. Bien sûr, l’apprentissage doit être valorisé. Mais la meilleure manière de le valoriser n’est pas de nier les difficultés : c’est de garantir des conditions dignes, un encadrement sérieux, des contrôles efficaces et des droits connus de toutes et tous. Enfin, la manière dont cette étude a été présentée interroge également. Elle est aujourd’hui largement mobilisée et mise en avant selon les intérêts des milieux économiques qui l’ont commandée, ce qui influence nécessairement la lecture qui en est faite.À cela s’ajoute un problème de transparence : à ce stade, seul un support de présentation (PowerPoint) est accessible, sans publication complète permettant une analyse approfondie, notamment pour les commissaires de la commission éducation en charge de l’examen du rapport du Conseil d’État et de l’initiative populaire. Dans ces conditions, il est difficile de se satisfaire d’un tel accès à l’information.