On voudra nous enfermer dans un faux débat : pour ou contre la viande, pour ou contre les paysans. Ce n’est pas notre lecture. Le vrai désaccord porte sur la sécurité de ce que nous produisons, le revenu de celles et ceux qui produisent, le prix payé par les ménages, et la répartition de la valeur entre ces deux bouts de la chaîne. Le POP soutient l’initiative « OUI à une alimentation sûre » parce qu’elle pose enfin cette question.
La Suisse ne couvre que 46 % de ses besoins alimentaires par sa production nette, elle-même dépendante d’engrais, de carburants et d’aliments importés. Même nos adversaires reconnaissent que les sols, l’eau et la pollinisation ne sont pas des à-côtés environnementaux, mais les conditions mêmes de la production. Ce système menace déjà les bases dont il dépend.
On nous dira que la transition se ferait sur le dos du monde paysan. C’est précisément le risque que le texte écarte : il exige qu’elle soit socialement supportable et financée par la Confédération. Les projections de l’OFAG à l’horizon 2050 (sur un objectif de 50 %, pas encore les 70 % en dix ans) montrent qu’une hausse de l’autosuffisance est compatible avec une progression du revenu agricole, à condition de déplacer ensemble production et consommation vers le végétal. Agroscope arrive à la même conclusion : la baisse de certaines productions animales peut être compensée par des productions végétales à forte valeur ajoutée, si l’on investit dans les reconversions.
Car la difficulté est déjà là, et c’est elle qui doit nous alarmer. Le revenu agricole moyen n’était que de 59 100 francs par équivalent plein temps familial en 2024, et de 44 100 francs seulement en montagne : un tiers du revenu des ménages agricoles vient déjà d’un emploi hors exploitation. La Suisse a perdu 1,3 % de ses exploitations rien qu’en 2024, pour n’en compter plus que 47 075. Ce sont d’abord les petites structures, celles de moins de 30 hectares, qui disparaissent : 23 462 fermes envolées depuis 2000, un tiers du total, dans une logique que l’Association des petits paysans résume d’une formule glaçante : croître ou disparaître. Non, tous les paysans ne sont pas pauvres. Mais ce système fragilise déjà celles et ceux qu’on accuse cette initiative de vouloir sacrifier.
Ce système ne met pas seulement les petits paysans sous pression : il épuise ce qui permet de produire. Près de 20 % des apports azotés finissent dans les eaux ; la limite légale était dépassée dans 47 % des stations de mesure en zone de grandes cultures (OFAG, 2022). Même une étude commandée par Suisse Grêle, fenaco et l’Union suisse des paysans (le monde agricole lui-même, pas des « vegans urbains ») pointe la sécheresse et le stress thermique comme défis majeurs d’ici 2035. Ce constat vient de l’intérieur.
Mais le plus dur, c’est le prix. L’indice suisse des prix alimentaires atteint 158,8, contre 100 en moyenne européenne : environ 59 % de plus. Et cet argent ne va pas dans les fermes : pour une pomme de terre bio, le producteur ne touche que 26 % du prix payé en supermarché, selon une enquête FHNW (un écart qui n’équivaut pas mécaniquement à une marge nette, mais qui suffit à poser la question). Cet été l’a montré très concrètement : récolte de pommes de terre catastrophique, fourrage manquant, prix du lait qui grimpe, et ce sont les petits budgets, des deux côtés de la chaîne, qui encaissent le choc en premier.
Voilà la vraie question : qui paie, et qui empoche la différence ?
Nous ne voulons ni abolir l’élevage ni dicter les assiettes. Nous voulons sortir d’un système qui paie mal celles et ceux qui produisent, fait payer cher celles et ceux qui consomment, et détruit ce dont il dépend pour survivre. La transition est déjà en cours ; la vraie question est de savoir qui la finance, qui la décide, qui en profite. Cette initiative ne fixe pas de prix agricoles minimaux et ne réglemente pas les marges de la distribution, ces combats restent à mener. Mais elle pose de bonnes questions. C’est pourquoi le POP appelle à voter OUI à une alimentation sûre.
Sources :
- Conseil fédéral : Message relatif à l’initiative « Pour une alimentation sûre » (2025). Texte de l’initiative, financement de la transition, sécurité alimentaire et arguments pour et contre. Lire le document
- OFAG : Projection 2050 pour l’agriculture et le secteur agroalimentaire suisse (2026). Scénarios associant autosuffisance, revenus agricoles, alimentation et environnement. Lire
- Agroscope : Impacts potentiels des objectifs de durabilité sur l’agriculture et le secteur agroalimentaire (2026). Conséquences économiques et agricoles d’une transition vers davantage de végétal. Lire
- Von Ow, Waldvogel et Nemecek : Environmental optimization of the Swiss population’s diet using domestic production resources (2020). Étude scientifique sur l’utilisation des terres, l’autosuffisance et l’impact environnemental de l’alimentation suisse. Lire
- Agroscope : Revenu agricole 2024 : une année contrastée selon la branche (2025). Revenus du travail agricole, disparités régionales et revenus extérieurs aux exploitations. Lire
- OFS : Relevé des structures agricoles 2024 (2025). Évolution du nombre et de la taille des exploitations, surfaces cultivées et élevage. Lire
- Association des petits paysans : Analyse du relevé des structures agricoles 2024 (2025). Point de vue paysan sur la disparition des fermes et la logique d’agrandissement. Source associative engagée. Lire
- Agroscope : Grandes cultures résilientes au climat en 2035 (2024). Étude commandée par Suisse Grêle, fenaco et l’Union suisse des paysans sur la sécheresse et l’adaptation agricole. Lire
- OFAG : Lessivage des nitrates dans l’agriculture, Rapport agricole 2024. Pollution des eaux et possibilités de réduire les pertes d’azote sans diminuer les rendements. Lire
- FiBL : Hidden costs of the Swiss Agrifood System – Vision 2050 (2026). Rapport commandé par l’OFAG et la FAO sur les coûts sanitaires et environnementaux. Résumé en français. Lire le document
- Eurostat : Niveaux comparés des prix alimentaires en Europe (données 2025, publication 2026). Comparaison des prix suisses avec ceux des autres pays européens. Lire
- FHNW / Faire Märkte Schweiz : Preismonitor 2025. Comparaison des prix payés aux producteurs et des prix en magasin, notamment pour le bio. Étude commandée par une association engagée ; les écarts de prix ne correspondent pas aux bénéfices nets des distributeurs. Lire